L'électeur médian est un con qui ne dit pas son nom

La politique aujourd'hui... Des campagnes électorales qui commencent plus d'un an avant l'échéance formelle... Des partis qui se délitent... Des leaders souvent autoproclamés qui se déchirent... Des controverses illisibles, souvent factices et qui rejouent des débats anciens... Qui a parlé de fatigue démocratique ?
La gauche française, tiens. Nouveau psychodrame. Aubry qui se rallie aux frondeurs en signant un réquisitoire violent contre le gouvernement sur l'air du "Trop, c'est trop !" dans Le Monde daté du 24 février 2016 (texte disponible également ici). Réponse violente du Premier ministre, Manuel Valls, et de ses alliés avec les refrains de toujours : "gauche réelle vs gauche idéale", "gouvernement vs opposition", "Clémenceau vs Jaurès"... Ce serait bien à ce propos que l'on laisse Jaurès tranquille, merci...
Il y a toujours évidemment plusieurs grilles de lecture à cette crise interne à la gauche. L'une des plus solides reste à mon avis celle qui s'appuie sur les calculs électoraux des acteurs en présence. Où l'on retrouve notre ami, l'électeur médian.
Ce théorème, formulé notamment à partir des années 1950 par Anthony Downs, repose sur une vision simplifiée de l'espace et des comportements politiques. Pour aller à l'essentiel, la compétition politique y est vue comme un espace unidimensionnel, assez largement attaché initialement à la polarisation droite-gauche, sur lequel se situent les organisations et leaders politiques. Par ailleurs, les électeurs sont supposés agir rationnellement et choisir le candidat ou la formation qui apparaissent les plus proches de leurs préférences (normatives et/ou matérielles). Dans les systèmes démocratiques contemporains, très centrés sur la logique majoritaire, cela signifie que, pour gagner une élection, un acteur ou un parti doit convaincre cet électeur fictif, l'électeur médian, situé au centre exact de cet espace de préférences, autrement dit, celui dont la voix fait basculer la majorité d'un côté ou de l'autre.
C'est un modèle d'abord analytique qui est devenu un point de référence pour certains stratèges politiques, spécialement dans les systèmes où le scrutin majoritaire à un tour alimente une forte (bi)polarisation de la vie politique comme les États-Unis et la Grande-Bretagne. Dans ces pays, en effet, la force de la dynamique majoritaire rend plausible la validation du modèle par les faits : les élections se gagnent au centre. L'élément qui complique l'affaire (et le modèle lui-même est bien plus subtil que ce qu'en disent ces critiques et ce qu'en laisse paraître ce billet) tient évidemment au fait que le centre géométrique n'est pas nécessairement le centre politique. Pour le dire d'une autre façon, l'électeur au centre n'est pas toujours un électeur du centre. Si l'on fait l'hypothèse de préférences dominantes plutôt conservatrices, c'est donc vers la droite que la stratégie électorale doit se déployer, car la majorité des électeurs se situe là. C'était le calcul fait par Blair et son entourage avec le recentrage du New Labour. C'était encore la stratégie adoptée par les conseillers de Bush Jr pour sa réélection en 2004, la campagne alors très radicale pariant sur la cristallisation de valeurs sécuritaires dans un électorat encore marqué par les attentats du 11 septembre.
A lire certains compte-rendu des positions défendues par les différents acteurs de la gauche française actuelle, il semble que l'électeur médian ne soit jamais bien loin. Les propos de Valls et de ses conseillers rapportés par la presse, en particulier dans Le Monde daté du 26 février 2016, montrent notamment une perception des rapports de force politiques et des préférences électorales qui nécessiteraient d'aller chercher les voix à droite. Juste un passage du papier : "Le premier ministre a observé de près les résultats des élections régionales en Ile-de-France, en décembre 2015. Si Claude Bartolone a perdu, c’est parce qu’il a cherché, selon lui, à reconstituer entre les deux tours l’ancienne gauche plurielle, en s’alliant avec l’écologiste Emmanuelle Cosse et le communiste Pierre Laurent. « Les voix de gauche lui étaient acquises d’avance, en revanche, il a fait fuir vers Pécresse une partie des électeurs indécis qui auraient pu voter pour lui », affirme-t-on dans l’entourage du premier ministre". Parce que les valeurs de gauche seraient minoritaires dans l'électorat, l'électeur médian serait donc à trouver quelque part entre Bayrou et Juppé et la stratégie consisterait à le convaincre, comptant par ailleurs sur le fait que les voix de gauche seraient acquises. Déjà rassuré par le tournant sécuritaire, cet électeur médian ne serait pas rebuté par une politique plus ouvertement libérale tant sur le plan économique que sur le plan "sociétal". Bref, il apprécierait le Valls marmoréen et le jeune Macron après ne pas avoir été choqué plus que ça par le mariage pour tous.
C'est sans doute une simplification abusive du raisonnement tenu. Il reste plausible cependant et révèle surtout plusieurs faiblesses. Les dirigeants socialistes devraient tout d'abord se souvenir de la campagne de 2002 et de l'élimination de Lionel Jospin dès le premier tour de l'élection présidentielle. Entre le "mon programme est moderne, il n'est pas socialiste" (on croirait lire du Valls...) et la fixette sur le second tour, le Parti socialiste avait (déjà) oublié que l'élection se fait en deux tours et que la dynamique électorale suppose d'abord de mobiliser son camp avant d'ouvrir au second tour pour éliminer le concurrent. D'ailleurs, si je me souviens bien, dans un documentaire réalisé pendant la campagne, l'un des responsables du PS de l'époque avait tenté à plusieurs reprises d'alerter Jospin sur les risques de l'éparpillement des voix de gauche facilité par une stratégie prématurée de second tour. C'était François Hollande, alors Premier secrétaire du PS.
En outre, il reste difficile de savoir qui est cet électeur médian et quelles sont ses préférences. Cet artefact, Mr Nobody, est comme le "on" stigmatisé par les grands-mères de toujours, c'est le con qui ne dit pas son nom. Les sondages d'opinion ne font qu'enregistrer des préférences composites et instables. L'électeur médian est comme le lapin d'Alice, il est déjà reparti. Et les fondations du raisonnement ont la même consistance que le sable.
Pour quelqu'un qui accorde apparemment si peu d'importance aux sciences sociales, paraître si dépendant d'une analyse qui se veut plus rétrospective qu'opératoire quand elle reste scientifique...


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